Quand Dorin Cretu peint, il écoute du jazz. Les fils conducteurs de la musique entrent en résonance avec ceux qui guident ses oeuvres, notamment ces grilles qui vibrent doucement dans la matière, telles les cordes d'un
instrument. C'est une peinture qui, comme le jazz, recherche une certaine pureté du motif, loin de la narration et
même d'une figuration trop évidente. Elle est en quête d'un rythme et d'une qualité sensorielle due à l'équilibre des
couleurs et des lignes directrices, ainsi que des pulsations de la matière.
La peinture de Dorin Cretu se divise essentiellement en deux séries. Pour résumer, on peut dire que la plus
ancienne présente une matière épaisse et travaillée, d'une couleur généralement neutre, dans laquelle la grille se
dessine d'une façon à chaque fois différente. La série la plus récente, quant à elle, montre des motifs transparents,
apparentés à des pétales de fleurs, délicatement posés sur un fond sombre.
La rupture entre ces deux séries n'est qu'apparente. L'une et l'autre se tiennent dans un équilibre grâce auquel
la figure est toujours contredite par les lignes abstraites, et l'abstraction, poétisée par des formes suggestives ;
équilibre grâce auquel, aussi, la présence de motifs stricts et rassurants tels que la grille est troublée par des éléments
plus lyriques et incertains
La peinture de Dorin Cretu est riche de plusieurs traditions.
La grille, tout d'abord, a une histoire liée à la modernité - histoire que rappelle Rosalind Krauss : elle assure à la
peinture sa clôture sur elle-même, sa concentration sur sa propre réalité, son indépendance par rapport à toute
volonté de représentation.
La matérialité propre à la première des séries s'inscrit dans le lignage de l'abstraction d'après-guerre, lorsque les
peintres se mirent à chercher le pouvoir spirituel de la pâte et sa présence sensible.
Avec les étranges pétales, qui sont autant d'élytres d'insectes ou d'ailes de fée, on se rapproche des apparitions
surréalistes, et en particulier des rayogrammes de Man Ray.
D'une série à l'autre, alternent la rugosité et l'évanescence, mais à chaque fois le même phénomène est à
l'oeuvre, à savoir le travail interne et lent des superpositions de peinture, dans lesquels entrent en interaction les traces
de histoire, les suggestions des formes, les potentialités du matériau.
Anne Malherbe